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Interview



12-05-2008 : «La Chine a mis les cartes sur la table, à nous, de tirer le meilleur parti de cette proposition ».
par : Source : N.A.

Sahbi Basli est l’Ambassadeur de Tunisie à Pékin. L’homme n’est pas un inconnu et son passage dans le domaine diplomatique n’est pas récent. L’homme, qui aussi journaliste, est d’abord un doctorat en médecine depuis 1980 et a travaillé longtemps dans ce domaine par la suite. En septembre 1998, il a été nommé ambassadeur de la République de Tunisie en Inde, et en septembre 2001, il l’a été en Espagne. Depuis janvier 2005, c’est en Chine qu’il remplit ses fonctions d’ambassadeur. «Depuis mon arrivée, je n'ai cessé d’alerter les Chinois sur la nécessité d’utiliser la Tunisie comme un point d'accès pour les marchés européens, africains et arabes. Et cette stratégie a déjà commencé à produire ses effets» dit-il dans cette interview qui a accordée à notre ami Hichem Ben Yaïche pour le compte du magazine New African.

L’ambassadeur tunisien parle aussi de cette Chine qui se découvre à l’économie de marché, même si comme le disait son premier ministre c’est un seul monde dans deux systèmes, et donne de nouveaux éclairages sur ses relations avec l’Afrique et la Tunisie. Interview.

Face à ce pays au potentiel considérable de la Chine, comment expliquez-vous que les Maghrébins soient si absents ? Alors que tout le monde, Européens ou Américains, se précipitent vers la Chine, ce décalage est étonnant…

Ce décalage que vous évoquez, a une double raison. La première, c’est que le Maghreb, de par sa dimension historique, géographique et politique, est orienté essentiellement vers l’Europe et le Moyen-Orient. Notre partenaire stratégique est l’Europe. Par conséquent, avec nos problèmes particuliers, il est légitime qu’on ne puisse pas réfléchir à des partenaires si lointains, comme la Chine.

L'autre raison, c’est que nous ne pouvions pas aller plus vite que les Européens vis-à-vis de ce pays. D'un autre côté, au moment où celle-ci a décidé sa politique d'ouverture – dois-je le préciser – il y a un peu plus d’une vingtaine d'années, elle avait pris d'assaut, en quelque sorte, les entreprises américaines et européennes les invitant à investir en Chine, à la recherche du transfert de technologie occidentale, dont elle avait besoin. Par conséquent, elle s'est peu souciée de développer des relations autres que commerciales – vendre des produits chinois pas chers et de moyenne qualité –avec des pays comme ceux du Maghreb. A l’exception toutefois de la Tunisie, qui a établi un partenariat tuniso-chinois dans le domaine des phosphates qui est la parfaite illustration d’un partenariat économique Sud-Sud. La Tunisie dans ces relations, n’a jamais dérogé aux principes de la « Chine unique », ce que les Chinois ont toujours apprécié dans la constance de la politique étrangère tunisienne.

Mais le rôle d’un diplomate est aussi d’alerter, d’être dans l'anticipation. Votre expertise chinoise et cette connaissance intime du pays peuvent-elles aider à aller plus vite dans ce domaine ?

A vrai dire, le Maghreb maintenant n'est pas aussi absent que cela de la Chine. Il y a de grands chantiers dans les pays du Maghreb, un peu moins en Tunisie, qui est un cas particulier. Avec la mise en oeuvre de la zone de libre-échange, en janvier 2008, via les accords d'association Tunisie-UE, nous nous positionnons, par rapport à la Chine, comme une plate-forme pour des marchés européens. Depuis mon arrivée, je n'ai cessé d’alerter les Chinois sur la nécessité d’utiliser la Tunisie comme un point d'accès pour les marchés européens, africains et arabes. C'est donc dans ce cadre que les Chinois situent la Tunisie. Et cette stratégie a déjà commencé à produire ses effets. N'oubliez pas que la Tunisie, contrairement aux autres pays de la région a une législation – certainement nécessaire –, mais draconienne en matière d'emploi. Les Chinois souhaiteraient venir dans les pays du Maghreb ou d’Afrique en amenant leur main-d’oeuvre.

Justement, qu’est-ce qui pousse un chef d'entreprise chinois à investir à l'étranger, particulièrement en Afrique?

Le taux de croissance de la Chine à deux chiffres est, selon les autorités elles-mêmes, relativement asphyxiant pour l'économie. Conscient de ce risque, les instances du parti communiste chinois ont toujours recommandé, dans leurs débats politiques, la maîtrise de cette croissance économique à des taux qui ne mettent pas en péril de manière significative les équilibres régionaux et sociaux. En temps normal, avoir plus d’argent devrait donner plus de marge de manoeuvre ; mais, avec la présence d'énormes liquidités dans le pays, les perspectives de surchauffe sont loin d'être négligeables. Les opérateurs économiques, en l'occurrence l'Etat, sont obligés d'investir à l'extérieur de la Chine, d'où la nécessité de créer des espaces économiques nouveaux que la Chine a su imaginer dans le cadre du Forum sino-africain ou encore sino-arabe. Cependant, si la Chine décidait un jour et – si elle le pouvait – de diminuer son taux de croissance économique de 2 à 3%, l'Europe, premier partenaire économique chinois et, à un degré moindre les Etats-Unis, perdraient 1 à 1,2 % de leur taux de croissance. Vous imaginez donc bien les conséquences graves d'une telle décision sur les deux principaux acteurs (et moteurs) de l'économie mondiale.

Ne perdons pas de vue cette réalité ! Le ressort essentiel de l’économie chinoise, c’est l’Etat qui pratique un capitalisme dont le «process» est privé. Celui-ci est parfaitement orchestré et régulé par le gouvernement central.

Tous les experts sont unanimes pour dire que les Chinois sont obsédés, avant tout, par les matières premières stratégiques qui imposent ces choix africains…

La Chine a tout à fait le droit, comme tout autre pays dans le monde, à s’intéresser au sous-sol africain. Les Européens s’y sont intéressés depuis le siècle dernier et les Américains s'y intéressent de plus en plus.

Pensez-vous que ce partenariat est un partenariat « win-win » ?

Oui, pour une raison très simple. Celui qui va gagner, c’est la Chine; mais l’Afrique gagne aussi en termes d’infrastructures, d’emplois, de transferts de technologie. A cet égard, le langage politique véhiculé par les dirigeants chinois en direction de leurs homologues africains a été très sincère. En tout état de cause, il a été "perçu" comme authentique.

L’Afrique est-elle réellement prête, aujourd'hui, à prendre le pari chinois ?

Au sommet Chine Afrique, 35 chefs d’Etat africains, quatre Premiers ministres et quatre ministres des Affaires étrangères se sont déplacés à Beijing. Chaque pays africain doit négocier ses dossiers bilatéralement. Il tient à nous, Africains, de retenir dans le message chinois ce qui est bon pour chacun de nos pays. La Chine a mis les cartes sur la table, en disant: "Je suis prêt à vous aider en matière de logistique, d’infrastructures, de financements de projets, de création d'emplois, etc." A nous, de tirer le meilleur parti de cette proposition. Toute coopération s’effectue au moyen d’accords bilatéraux signés ensemble, sur le principe de non-ingérence.



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