Après un diplôme d’ingénieur de l’ENST Paris et un DEA en finance des marchés, Farouk Ben Salah a intégré BNP Paribas en tant qu’opérateur des marchés sur les produits structurés. Il a évolué ensuite vers la gestion des risques de crédit dans le cadre de la norme Bâle II et s’occupe aujourd’hui de la gestion du risque de la liquidité à moyen long terme chez BNP Paribas dans son pôle CIB (Corporate & investment Banking).
A cet opérateur, plus versé dans le suivi et la gestion de la Crise internationale et plus détaché que les opérateurs tunisiens, nous nous sommes adressés, pour recueillir son avis sur la crise et ses implications. Interview.
De l'intérieur d'une des banques qui vient de racheter une autre banque belge pour la sauver de la faillite, quel regard portez-vous sur cette crise financière ?
Un regard serein et méfiant: Serein puisque on constate que grâce à leur politique de gestion des risques, certaines banques résistent à cette crise et confortent leur stabilité en volant au secours d’une autre banque (le cas de BNP Paribas avec Fortis), méfiant puisque c’est une crise d’une ampleur telle qu’elle touche tout le système bancaire mondiale et qui risque de le modifier profondément.
En fait, où va tout cet argent qui est perdu ? A qui profiterait "le crimes" si l'on peut dire ?
L’argent ne va nulle part, il disparaît dans l’équilibre de l’équation de l’offre et de la demande. C’est la dévalorisation brutale de certains actifs qui est à l’origine de cette perte (Le cas des subprimes par exemple). Il est difficile à très court terme de déterminer à qui profite cette crise. On pourrait imaginer des profits générés sur les marchés par la spéculation à la baisse, cependant, la crise est en train de paralyser les marchés de jour en jour et pose la problématique de leur liquidité. A moyen long terme, toute crise précède un nouveau départ pour une croissance économique avec de probables nouvelles règles et qui générera, forcément, des profits.
La crise a commencé aux USA et l'incendie se propage très vite dans les finances de l'Europe. Pensez-vous que cela va s'arrêter assez vite. BNP a racheté Fortis, mais ne risque-t-elle pas elle aussi de s'écrouler alors qu'elle aurait l'un des plus importants taux d'exposition?
Je reste assez confiant dans un arrêt rapide de l’hémorragie financière grâce aux efforts multipliés des différents acteurs économiques et notamment le concours des différents gouvernements. Rassurer les marchés en multipliant les efforts constitue l’élément fondamental pour remettre la machine économique en place. C’est exactement ce qu’on est en train d’observer aujourd’hui sur plusieurs fronts au niveau de l’Europe et au niveau mondial également.
Y a-t-il actuellement un réel risque de "nationalisation" du secteur bancaire français ?
Il m’est peu crédible de croire à cette éventualité. Le scénario le plus probable est qu’on nationalise en cas de besoin les banques affaiblies par cette crise pour éviter leur faillite préjudiciable à leur clientèle. Par ailleurs, il faut noter que l’Etat français a déjà pris les mesures nécessaires pour garantir l’argent des déposants et il est également, probable qu’il étende ces mesures afin de garantir la plupart des différentes transactions bancaires. Toutes ces mesures sont prises afin de limiter la propagation de cette crise en rassurant les marchés et également, les ménages.
Les causes de la crise ont été les subprimes, mais la crise s'étend maintenant à tous les secteurs et l'Europe est entrain de réviser sa croissance à la baisse. Pensez-vous que l'Economie européenne soit réellement au bord de la récession ou l'est-elle déjà ?
La récession est définie par la stagnation ou la diminution de la croissance économique sur deux trimestres consécutifs. Ceci est déjà le cas de la plupart des pays européens. Cette récession marquera un recul du PIB et une augmentation du taux de chômage à l’échelle européenne.
Y a-t-il et quel serait le risque, selon vous, pour une économie en développement comme celle de la Tunisie ?
Tout dépend de la durée de cette crise et de sa profondeur. Pour une économie en développement comme celle de la Tunisie, le risque peut venir d’un éventuel déséquilibre de la balance des échanges économiques notamment d’un recul au niveau de l’industrie touristique. Il est, également, dépendant des réserves constituées par ces pays et leurs échéances.
Y a-t-il un risque pour les filiales des banques françaises installées en Tunisie.
Les banques tunisiennes filialisées à des banques françaises restent assez autonomes vue qu’elles restent des banques dépendantes du marché local ce qui garantit la stabilité de leur développement. Le risque, éventuel, auquel je pourrais penser et celui d’une restructuration du paysage de leur capital en cas d’un problème touchant leur banques étrangères ce qui est très peu probable.
La bourse de Tunis a dernièrement connu quelques frémissements. Pensez-vous que, la crise se poursuivant et s'approfondissant, génère un départ précipité de fonds d'investissements étrangers dans les grands groupes tunisiens en bourse, puisse-ils les toucher ou impacter l'investissement de portefeuille en Tunisie ?
Deux éléments sont à analyser impérativement afin d’apporter une réponse concrète à cette question. Je crois, tout d’abord, que ce départ précipité des fonds d’investissement étrangers n’est pas dû à des mauvais résultats des entreprises tunisiennes mais plutôt à une nécessité accrue à rassembler le maximum de liquidité afin de faire face à cette crise mondiale ce qui préservera une certaine confiance dans l’investissement boursier. Le second élément important est d’analyser la taille de ces fonds dans la structure du bilan des entreprises tunisiennes. Un départ précipité d’un fond représentant une taille importante dans la structure d’une entreprise déstabilisera cette dernière mais il est difficile de mesurer cet effet puisque plusieurs paramètres peuvent entrer en jeu. Il semble cependant que ces fonds n’ont pas encore d’importance dans les structures des entreprises tunisiennes et dans la capitalisation boursière en Tunisie.
Vous préparez, au sein de l'Association "Entreprendre en Tunisie, un important évènement financier en Tunisie. Pourriez-vous nous en dire plus?
On envisage d’organiser un séminaire autour de la banque assurance au premier semestre 2009 qui sera une bonne occasion d’inviter les différents acteurs de ce secteur et débattre autour de ces perspectives dans le marché tunisien. Le projet est actuellement en étude afin de proposer les sujets adéquats autour de ce secteur.