Le document a des relents de sincérité, mais aussi ceux d’une légère autocensure, même s’il aura toujours le mérite d’avoir mis le doigt sur l’endroit où ça fait mal, pour utiliser un mot plus significatif que celui de «mettre les points sur les i». Il s’agit du document de la commission d’organisation de la Consultation nationale sur l’emploi qui a été clôturée hier mardi 7 octobre 2008, par le premier ministre Mohamed Ghannouchi.
Retraçant les raisons pour lesquelles l’économie tunisienne n’arrive pas encore à créer assez d’emploi pour résorber les 14 % de chômeurs et dans un sérieux travail de diagnostic approfondi, la commission sur «l’entreprise, la croissance et l’emploi» a indiqué que l’entreprise tunisienne ne crée de l’emploi que lors des cinq premières années de son existence et commence même à en perdre à partir de la sixième, à cause entre autres, du commerce parallèle, de la non adaptation des outils de financement à ses besoins et du peu de rôle joué par l’acheteur public (l’administration et ses appels d’offres et ses bons de commande) dans le développement et dans le jeu de la concurrence.
Mais il y a aussi, comme autres causes de cette incapacité à créer plus d’emplois, la baisse de l’investissement privé «ce qui pose la question de l’efficacité des incitations accordées à l’investissement privé » indique le rapport, le fait aussi (et c’est une découverte) que l’exportation en Tunisie, se limite à 7 types de produits et que 71 % des exportations tunisiennes se cantonnent dans 4 pays traditionnels.
Et le rapport d’ajouter aussi à ces causes de non développement de la capacité créative d’emploi de l’entreprise tunisienne, le coût élevé de financement pratiqué par les banques tunisiennes et qui s’élève à 9 % contre 4 % en Europe et moins de 2 % au Japon !!
Le rapport mettra aussi à l’index les charges sociales trop lourdes dans leur calcul et qui encouragent l’importation et découragent la production locale du même produit. Et toujours dans le volet social, le rapport de la Commission d’organisation de la Consultation, pointe du doigt aussi la relation toujours tendue entre employé et employeur qui n’encourage pas le recrutement. Abdessalem Jrad, Secrétaire général de l’Ugtt (unique syndicat ouvrier en Tunisie) en donnera un large échantillon en menant dans son discours à cette occasion, une attaque en règle contre le secteur privé et contre le patronat tunisiens affirmant que l’entreprise privée est incapable d’investir et de produire, louant l’administration tunisienne pour ses investissements et affirmant du haut de la tribune être convaincu que «tout ce qui pourra et sera crée comme emploi d’ici 2016 sera incapable de baisser le chômage à moins de deux chiffres » et demandant des négociations pour la création d’un Fonds de chômage !!
Abdessalem Jrad sera d’ailleurs relayé par une partie de l’opposition tunisienne, présente à cette manifestation, demandant presque des comptes à l’Etat pour les incitations financières données aux investisseurs et refaisant, dans un discours d’un autre temps, l’apologie de l’économie dirigée et du secteur public en général.
Présidée par un ancien ministre de la formation, la Commission d’organisation de la Consultation, n’en épinglera pas moins le même secteur de la formation et mettra en évidence ses défaillances. D’abord la séparation entre enseignement et formation, un système de formation qui n’intègre pas les besoins réels de l’entreprise, une hypercentralisation dans l’élaboration des réformes [du système de la formation] et leur mise en application. Et ce chiffre effrayant affirmant que «plus de 50 % des jeunes tunisiens ne maîtrisent pas les capacités basiques» et sont considérés donc analphabètes en la matière !
Le système de l’enseignement supérieur ne sera pas non plus du reste. «Les institutions universitaires manquent d’outils leur permettant d’identifier les besoins de l’économie et de les traduire en filières de formation. La majorité des institutions d’enseignement ne maîtrisent pas la demande en matière d’emploi et ne maîtrisent que l’offre» dira le rapport. Cela explique «les filières creuses » que dénoncera un des Secrétaires généraux de l’opposition qui n’a pourtant pas manqué de faire l’éloge des résultats des différents programmes contenus dans le programme électoral du Président Zine El Abidine Ben Ali.
Le rapport pointera aussi «le peu d’efficacité de l’intervention des structures en charge de l’emploi et le peu d’efficacité de quelques programmes d’emploi, l’incompatibilité entre les données sur le marché de l’emploi et les impératifs de prise de décision » et surtout «la mauvaise gestion des ressources humaines au sein de l’entreprise » et de demander de «faire évoluer cette gestion dans le sens d’une gestion selon les compétences et une révision de l’échelle des salaires et des incitations en relation directe avec la productivité et la prise d’initiatives», un élément qu’a pourtant occulté le Secrétaire Général de l’Ugtt lorsqu’il a appelé dans son discours à lier le système de la formation à celui des incitations.
Le rapport oubliera cependant, selon les dires de certains membres des différentes commissions qui ont élaboré à ce rapport, d’évoquer un sujet pourtant longuement discuté, nous dit-on. Le sujet de la corruption, pas la grande corruption qu’on ne voit pas beaucoup en Tunisie, mais la petite corruption, celle de tous les jours et dans les petits rouages de la machine qui doit mener à l’investissement et à la création d’entreprises créatrices d’emplois.