Cela n’a pas attiré trop de monde, mais comme dira Abdel Aziz Darghouth, la «problématique du recrutement pour l’entreprise du Jeune Dirigeant », objet d’une journée d’étude organisée samedi dernier dans un hôtel de la capitale tunisienne par l’organisation des jeune dirigeants, a plutôt attiré une présence intelligente. Il s’agissait de jeunes chefs d’entreprises qui ont longuement témoigné de leurs difficultés à recruter, à trouver les bonnes recrues qu’il leur faut pour garantir la pérennité de leurs entreprises. Cette rencontre, rituellement sous forme de petit déjeuner débat, s’est donc déroulée en présence de quelques dizaines de jeunes dirigeants qui sont venus entendre l’avis de l’administration et débattre avec elle la question de l’emploi et du recrutement, notamment des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur. L’administration a été représentée par Moncer Rouissi, Président de la Commission Nationale sur l’Emploi. D’une façon générale, l’événement avait pour objectif d’informer les jeunes dirigeants sur le marché de l’emploi ainsi que le processus de développement, avec une pensée globale sur ce qu’est appelée difficultés de recrutement et s’il s’agissait d’une pénurie de compétences ou plutôt d’une inadéquation des qualifications.
Difficultés non seulement de trouver la compétence, mais aussi d’identifier ses besoins Pour la commission de réflexion portant sur les difficultés du recrutement dans l’entreprise d’un jeune dirigeant, un nombre de facteurs jouent un rôle primordial dans le creusement du fossé entre l’entreprise et son environnement. Pour cette commission, les raisons internes à l’entreprise qui jouent un rôle dans l’échec de ses recrutements, sont tout d’abord la mauvaise identification de ses besoins, l’absence de méthodologie de recrutement, ainsi que ses moyens financiers souvent limités et enfin le défaut de l’anticipation. Mais les raisons exogènes de l’échec du recrutement sont généralement plus importantes. Pour la majorité des jeunes dirigeants présents, le fossé qui existe entre la formation initiale et les besoins de l’entreprise représente le problème le plus important. Un problème qui relève pour eux des difficultés que connaît le système éducatif tunisien «qui n’évolue pas de la même façon que l’Entreprise, raison pour laquelle il reste incapable d’offrir suffisamment de compétences». A ceci, il faut ajouter l’absence d’études sectorielles permettant à l’entreprise d’anticiper ses besoins en matière de Ressources Humaines. A un degré moindre, la commission relevant de l’organisation des jeunes dirigeants, a aussi relevé quelques autres facteurs exogènes, tels que la faible attractivité des diplômés pour certains secteurs «due à leur déficit d’image, tel que le secteur du textile, ou de l’environnement », l’existence de freins géographiques ainsi que l’absence de référentiel salarial permettant de se positionner par rapport aux standards du marché. Les quelques Jeunes Dirigeants présents ont eu droit ensuite à une «leçon » ou cours de recrutement, donné par le représentant d’une agence étrangère spécialisée dans le recrutement en Tunisie. L’Université et les Bnec brillent par leur absence ! La pénurie des compétences, la valorisation des certificats, la surqualification de certains diplômés, ont été les sujets au centre des interventions de ces jeunes dirigeants, lors de ce débat où le bureau national de l’emploi et l’Université, ont bien brillé par leur absence. Pour nombre des jeunes dirigeants présents, recruter revenait à dire qu’il fallait aller à la cherche de l’oiseau rare et parfois même à « piquer » des compétences auprès des grandes entreprises internationales installées en Tunisie. «La tâche est d’autant moins facile, que l’entreprise tunisienne est généralement incapable de payer un salaire de 3 mille dinars ou plus pour se rattacher les services d’une compétence» souligne un des présents. Les jeunes chefs d’entreprises se sont aussi interrogés sur le rôle des bureaux d’emplois dans le processus d’embauche, des bureaux dont ils ont dit qu’ils sont loin de faciliter l’opération de recrutement ! Pour la jeune dirigeante Sonia Louati, le souci majeur de l’Etat n’est autre que celui des taux de chômages et donc des chiffres, alors que le souci de l’entreprise est celui de la performance. Pour elle, «l’Etat nous incite à recruter encore plus, mais on ne trouve pas l’intersection entre quantité et qualité». Elle incite donc l’Etat à parler plus de qualité que de quantité. Mohammed Hosni Ghali, chef d’entreprise de bâtiment a attiré l’attention sur le problème des diplômés non opérationnels, et les chefs d’entreprises qui n’ont plus le temps de les former. «Nous avons besoin d’un ingénieur ou un cadre, il faut qu’il soit déjà formé, pour qu’il soit directement opérationnel » a-t-il dit. Ghali a aussi évoqué la question des salaires en indiquant que «on n’est plus capables de garder nos cadres, car ils sont devenus des mercenaires. Pour 100 dinars de plus il peut aller travailler chez le concurrent » et de se demander s’il n’est pas temps de dresser une grille de salaires pour les recrutements ? Il a aussi évoqué la question de l’insuffisance de formation en apostrophant les présents qu’il est «impensable qu’un nouveau diplômé n’est aujourd’hui pas capable de formuler une phrase en français ou de dire quelques mots en anglais alors que nous nous orientons vers la mondialisation ». Pour Mustapha Mezghanni, opérateur dans le domaine des TIC, «si l’entreprise veut recruter elle doit disposer de marchés, et en Tunisie 80% des marchés sont lancés par l’Etat qui accorde ses marchés au moins disant. Alors comment peut-on générer des profits si on ne travaille pas, et peut-on alors recruter ? » S’est-il interrogé. Kamel Ben Ameur a de son côté constaté qu’il existe un déphasage entre l’offre et la demande, bien que sur le plan quantitatif il n’y ait pas de déphasage. En face, les entreprises sont aussi mal structurées. Pour lui, ce déphasage provient de l’appareil de formation des cadres. «Comment les enseignants peuvent-ils devenir des enseignants, si on embauche à leur place des vacataires à 3 dinars l’heure ? » se demandait-il et de répondre aussi que cela est dû au fait qu’on cherche des solutions faciles, sans se soucier de la qualité des cadres qui seront formés par ces vacataires.
Moncer Rouissi ; au Futur ce sera encore plus compliqué Répondant très peu aux questionnements des jeunes dirigeants, Moncer Rouissi, Président de la Commission Nationale sur l’Emploi commencera par dire que « la Tunisie a besoin d’une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs, dynamiques et intelligents». Il parlera ensuite de la Consultation Nationale sur l’emploi et du comité de préparation de cette consultation dont l’objectif est de faire face à une demande d’emploi toujours croissante avec chaque année une demande additionnelle de 87.000 postes d’emploi. M. Rouissi a aussi avancé d’autres chiffres sur la croissance démographique qui est de 1%, sur la croissance de la population active (2,5%). Le président de la CNE, a surtout mis en évidence l’engagement de l’Etat dans le financement de l’éducation qui est de 1.6% du PIB de la Tunisie, alors qu’il ne dépasse pas 0.6% au Maroc et 0.8% en Algérie. Il a parlé de la situation de chômage que connait le pays «nous comptons 500.000 chômeurs ce qui représente 14% de la population active avec 80.000 et même plus de chômeurs diplômés de l’enseignement supérieur, ce qui représente 18% ». Et le Président de la CNE de rassurer que «pendant les années à venir le taux de chômage général va baisser », tout en notant que «le taux de chômage chez les jeunes diplômés va augmenter, ce que aucun tunisien ne peut admettre».
|