Invité par l’Association des Tunisiens des Grandes Ecoles Françaises, Michel Aglietta membre du Conseil d’Analyse Economique, est un spécialiste de la finance moderne et théoricien de la Monnaie. En marge de sa participation aux VIème Journées d’Economie Financières, organisées par l’association « Economie Appliqués et Simulation » ayant eu lieu le 11 et 12 avril, Michel Aglietta a dressé un bilan de la situation actuelle des marchés financiers mondiaux.
La situation préoccupante actuelle, les caractéristiques de la crise économique, les dangers du transfert du risque, ainsi que les directives que l’on devrait suivre en Tunisie ont été parmi les sujets que nous avons abordés avec cet expert de renommée. Interview Pourriez-vous nous éclairer sur la relation entre la crise financière de l’immobilier aux Etats Unis et le thème du séminaire d’aujourd’hui à savoir la gouvernance financière ? On peut simplement dire que la crise est le résultat d’une énorme défaillance financière. Beaucoup de mécanismes ont entraîné de mauvais fonctionnements dans le marché du crédit. Nous pouvons en tirer certaines leçons. Quand celui qui fait crédit ne porte pas le risque, il y’a toutes les chances que ce risque soit mal évalué ou même sous évalué. C’est la première leçon à tirer. La deuxième est que le transfert du risque vers d’autres est un élément où il faut faire attention à ce que l’information ne se perde pas, au fur et à mesure de la chaîne nécessaire entre les différents intermédiaires, pour aller transférer le risque aux investisseurs finaux. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé. Il y’ a eu manifestement de nouvelles techniques, ce qui veut dire que l’innovation financière, de la manière dont on l’applique, n’est pas toujours une amélioration et qu’elle n’est pas toujours une bonne chose. C’est ce que disent habituellement quelques uns, pour qui la gouvernance financière est similaire à l’innovation technique. L’innovation technique veut généralement dire, faire du progrès technique. Mais en Finance il ne s’agit pas toujours de progrès. En l’espèce, l’idée de transférer le risque des crédits, a pour objectif de le faire porter par plus de gens. Si le même risque qui, au lieu de le concentrer sur les mêmes banques, est porté par plus de gens, à priori le système devrait être plus robuste. Mais ce sont ces deux sous-conditions qui n’ont pas été vérifiées. La première était de veiller à ce que l’évaluation des crédits initiaux, le genre de crédit qu’on a commencé à donner aux particuliers, soit la même ; ce qui n’a pas été le cas. Et deuxièmement, il faut que ceux qui sont au bout de chaine soient capables de comprendre ce qui leur arrive, ce qui n’a pas été le cas non plus, car on ne leur a pas donné l’information nécessaire. Finalement, c’est la leçon importante que nous devons tous apprendre, est que si on ne régule pas les marchés qui font de l’innovation, des effets pervers risquent de l’emporter. Parlant ici de marchés de crédits, n’existe –t-il pas d’autres solutions pratiques loin de ces marchés ? Notamment au niveau des banques ? Non. En fait, c’est le mouvement général d’utiliser les marchés financiers, parce que ça permet d’étendre le crédit à des gens qui n’aurait pas autrement accès au crédit. C'est-à-dire que si toutes les banques devraient porter le risque des crédits qu’elles font, elles réduiraient de manière importante le crédit, ou elle ne le ferait pas à certaines catégories de populations. C’est quand même une bonne idée de dire qu’après tout beaucoup plus de gens devrait accéder à la propriété immobilière, si on leur faisait crédits dans des conditions plus favorables et moins chères. De ce point de vue là, la titrisation n’est pas une mauvaise chose. Mais comme on n’a pas introduit des normes de sécurité sur l’utilisation de cette nouvelle technique, alors ça s’est mal passé. Cela ne veut pour autant pas dire la fin de la titrisation. Il faut voir et analyser le phénomène. Et puis il faut que les autorités publiques soient capables de dire aux banques, d’accord vous faites de la titrisation, mais vous devez mettre autant de capital en réserves que si vous portiez le crédit. A ce moment là, cela voudra dire, qu’au lieu de faire la titrisation uniquement pour se débarrasser du risque, on ne le fera qui si c’est moins couteux. Les banques arbitreront dans ce cas entre garder le crédit pour elles, ou de le titriser. Sachant que de toutes les façons elles sont obligées de mettre du capital. Les banques opteront à ce moment pour la meilleure option et la moins couteuse. Le problème est donc de rendre l’innovation plus efficace et pour cela il faut s’apercevoir que les marchés ne fonctionnent pas tous seuls. Ils ont besoin d’avoir des règles pour bien fonctionner. C’est cela la bonne leçon à tirer de cette crise des subprimes. Une leçon de bonne gouvernance. Mais la gouvernance diffère d’un pays à l’autre, le degré de bonne gouvernance n’est pas par exemple le même dans des pays comme les Etats Unis et dans les autres pays émergents. Cela pourrait-il signifier que l’impact de cette crise financière ne sera pas supporté de la même façon dans tous les pays? Et quel est selon vous l’impact de cette crise dans les prochaines périodes sur les pays émergents notamment les pays maghrébins et la Tunisie plus particulièrement ? Je ne connais pas honnêtement la situation de chaque pays, mais de façon générale la crise va avoir pour conséquence économique, de créer un très fort ralentissement de la croissance. Probablement une récession aux Etats Unis et un très fort ralentissement de la croissance en Europe. Le danger d’une crise bancaire c’est que, une fois la crise, disons terminée dans le sens où les pertes sont bien évaluées et identifiées, il y’aura un problème de recomposition des bilans et une restructuration qui génère la réduction des leviers de dettes. C’est toujours là un phénomène pénible. Ce qu’on risque d’avoir, ce ne sera pas seulement un ralentissement de courtes durées, mais c’est par la suite une période difficile de croissance faible. Si on a une période difficile de croissance faible en occident, ça se propagera sur le reste du monde. Parce que le reste du monde, du fait qu’il n’est pas touché directement par le problème, peut faire gros dos et peut arriver à effacer une période courte de ralentissement suivie par une reprise. La reprise nécessitera une période longue dans l’ensemble des pays développés et il est clair qu’elle aura des effets de ralentissements sur l’économie mondiale. C’est en effet la vision du Fonds Monétaire International, l’année dernière, qui a aussi conclu que la croissance du monde va se réduire sensiblement. Tout le monde va donc être touché d’une manière indirecte par le fait que le commerce international va être moins fort. Et comme tous les pays dépendent beaucoup de l’exportation, notamment les pays émergents, ce ne sera pas à mon avis limité comme effet. Cela concerne d’autant plus les pays intégrés dans l’économie mondiale. C’est de ce point de vue que la Tunisie pourrait rencontrer des difficultés, puisque la part du commerce de la Tunisie vers les pays de l’Europe est importante. L’Europe va faire 1,2 ou 1,4 % de taux de croissance. L’effet de ralentissement sera donc évident. Dans ce contexte, où réside la responsabilité de la mauvaise gouvernance et à quel point cette mauvaise gouvernance est elle responsable dans cette crise ? Cette crise fait partie des crises financières du Capitalisme, qui se reproduisent très souvent parce qu’à chaque fois que la finance perçoit des perspectives de profits, ça entraine des mécanismes d’imitation qui font que tout le monde se précipite sur les mêmes opportunités. Ceci entraîne généralement un dérapage des prix, à moins de déverrouiller la Finance et de l’administrer. Après la Guerre on n’a pas eu de crises, mais on n’avait pas de marchés financiers. Alors, dés que les marchés se sont développés, pour des raisons très profondes, on a eu des bulles financières. Elle a été amplifiée par ces mécanismes de sous évaluations du risque. On peut donc dire que la moitié de l’importance de cette crise, vient de la mauvaise gouvernance que nous aurions pu éviter. Vous venez de dire que la crise provenait de certaines défaillances du système capitalistes, et que les résultats vont être portées pour la majorité de pays occidentaux. Les autres pays asiatiques, notamment l’Inde et la Chine, pourraient-ils éviter ses méfaits ? Les influences aujourd’hui sont liées à des mouvements de capitaux et il y’a énormément de liquidités dans le monde. Ces mouvements de capitaux, désordonnés, cherchent à maintenir des rentabilités élevées ou à récupérer des pertes en investissements faits ailleurs. Cela a entraîné, en premier lieu des mouvements boursiers très violents. Cela a été le cas à Shanghai, en Inde et ailleurs, où nous avons eu d’abord des montées énormes des bourses. On s’est alors dits que c’est eux qui vont protéger nos portefeuilles d’actifs. On s’est pourtant aperçus à la fin de l’année que cela n’a pas été le cas. Ces capitaux se sont alors retirés massivement et cela a engendré de fortes baisses sur ces mêmes bourses, pour se répercuter par la suite sur les matières premières, un phénomène qui perturbe visiblement les pays émergeants. Le mouvement de capitaux entraine par la suite des variations du change, ce qui peut être plus fastidieux, parce que ça met en cause la compétitivité des pays. En revanche, ce que les pays émergeants ne risquent plus de connaître, comme en 1997 avec date de la crise asiatique, c’est la crise de la dette. Ces pays étaient très endettés, mais maintenant ils sont au contraire assis sur des tas de réserves, ils ont donc les moyens d’éviter qu’une crise financière ait lieu chez eux. Mais même s‘ils n’auront pas de crises financières, il y’aura des perturbations économiques d’ensemble qui se manifestent à cause de ces mouvements de capitaux qui continuent à être très violents. Il existe actuellement quelques indices qui témoignent du sérieux de la situation, montée des prix de matières premières et instabilité du dollar, à quoi encore pourrait-on nous attendre ? C’est vrai, on observe déjà les conséquences de cette crise par la montée des prix des matières premières comme celle des produits alimentaires. Ces éléments sont liés à des phénomènes objectifs de longues durées, c'est-à-dire que la pénurie des matières premières est quelque chose à laquelle il faut faire très attention. Mais cette crise est aussi liée à des mouvements de fonds spéculatifs. Là aussi l’innovation financière joue un rôle important, du moment où on a crée des indices des matières premières, c'est-à-dire des mécanismes d’achats et de ventes à termes qui permettent de spéculer sur les matières premières dans leur ensemble avec des effets catastrophiques sur les pouvoirs d’achat des gens. Là aussi on est vraiment dans un phénomène particulièrement préjudiciable. Revenons à notre contexte local. Quelles sont, selon vous, les meilleures directives qu’un pays comme la Tunisie devrait adopter pour faire face à cette crise ? En Tunisie, il y’a encore le contrôle du mouvement de capitaux et il n’y a pas de raison de lever ce contrôle. Il faut actuellement être assez prudent. Le coût de l’endettement international va augmenter, il faudrait donc favoriser la croissance par le crédit intérieur. Le crédit international va coûter plus cher, il faut donc essayer de le compenser, sauf s’il y’a une inflation assez forte. Il ne faudra pas mener des politiques trop restrictives et exercer un certain arbitrage dans une sorte de politique intermédiaire. Tout cela dépend du niveau de l’inflation, si elle n’est pas très forte en Tunisie, il sera possible d’essayer de compenser la hausse du coût des crédits qui va avoir lieu du fait que les banques vont être plus prudentes, et si l’inflation sera très forte, il faudra essentiellement ne pas trop bouger, et rester plutôt avec un taux d’inflation constant.
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